La douleur d'être sans voix
21 août 2006
Peu d'évènements internationaux ont réussi à toucher le coeur des Québécois aussi intensément que l'invasion du Liban par Israël, à la suite de la provocation du Hezbollah. Peut-être parce que le Liban fait partie de la Francophonie, peut-être parce que des milliers de Libanais vivent au Québec, intégrés très majoritairement à la communauté francophone, peut-être en raison des efforts de ce petit peuple pour garder son équilibre et regagner sa prospérité à la suite d'une tragique guerre civile, peut-être à la suite de son histoire de résistance à l'encontre de puissants voisins dominateurs, peut-être à cause de son caractère démocratique, toujours est-il que les Québécois se sentent intimement concernés par cette guerre à des milliers de kilomètres de chez eux.

Frustrés par leur impuissance à faire quelque chose pour arrêter le massacre, ils voudraient au moins pouvoir faire entendre leur voix. Mais malheureusement ils ne le peuvent pas. Car ils n'ont pas de porte-voix sur la scène internationale. Dans son éditorial publié dans La Presse du 5 août (Les importuns), M. André Pratte a parfaitement raison : ni notre Assemble nationale, ni notre Premier ministre, ni nos députés québécois n'ont compétence pour se prononcer sur cette question de politique internationale qui, d'après la constitution, relève exclusivement du Parlement fédéral. S'ils le font, ils ne sont que des importuns.

Et pourtant. Lorsque 15 000 Québécois participent avec leurs leaders politiques à une grande marche de solidarité, n'est-il pas évident que cet arrangement constitutionnel ne correspond plus aux besoins et aux aspirations de la société québécoise ? Les Québécois pourront-ils endurer longtemps que leur porte-parole international soit un Steven Harper et que ces questions ne puissent être discutées qu'au seul Parlement fédéral où leurs représentants ne comptent que pour moins d'un quart de la députation ?

Voilà un autre cas où le Québec se distingue clairement des autres provinces. Les Albertains ne s'attendent pas à ce que Ralph Klein se prononce sur la question libanaise, ni les Ontariens à ce que Dalton McGuinty fasse de même. Mais Jean Charest, lui, a senti le besoin de se prononcer, même s'il est un fédéraliste de la stricte observance. Et même si, comme le souligne André Pratte avec raison, la « doctrine Gérin-Lajoie » ne peut aucunement le justifier.

Le monde est présent au Québec, mais le Québec n'est pas présent au monde. Grâce aux moyens modernes de communications, le monde est maintenant chez nous, dans nos journaux et dans nos salons. Et comme le démontre a contrario André Pratte, nous ne pourrons jamais être présents au monde comme Québécois tant que le Québec ne sera pas devenu un pays souverain membre de la communauté internationale. En cette matière, il n'y a pas d'entre-deux, de zone grise ou de fédéralisme asymétrique.

Cette incapacité de débattre des questions internationales dans nos instances politiques québécoises est débilitante. Ces questions sont toujours complexes et la vérité est rarement d'un seul côté. Pour avoir une vue éclairée des choses, il faut pouvoir en débattre afin de départager le pour et le contre, après avoir entendu le plus grand nombre de points de vue possible. Cette absence de forum de discussion publique risque de mener à des prises de positions uniquement influencées par les images les plus spectaculaires du petit écran. Et l'absence de responsabilité de nos dirigeants politiques québécois peut les rendre irresponsables : n'ayant pas l'expérience de la scène internationale et n'ayant pas de compte à rendre aux autres pays de leurs positions, ils ont beau jeu de s'en remettre uniquement au sentiment populaire de leurs commettants. Comme le remarque encore une fois avec justesse André Pratte, nos dirigeants québécois ne seront jamais que des « gérants d'estrade » tant qu'ils n'auront pas à prendre des décisions et à répondre de leurs prises de position.

Dans la crise libanaise, les Québécois ressentent comme jamais la douleur d'être sans voix. Ils veulent faire connaître au monde leur indignation et leur témoignage en faveur du caractère sacré de la vie humaine. Ils ont des choses à dire. Dommage qu'ils n'aient pas les moyens de se faire entendre.

Texte publié dans La Presse du 21 août 2006.

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Michel Lebel, 62 ans, Entrelacs
Date: 2006-08-21 à 18:47

Je partage entièrement la position d'André Pratte dans La Presse de ce 21 août, qui vous donne en sorte la réplique. J'ajouterais ceci, à savoir que les Québécois, en matière de relations internationales, comme dans les autres domaines, s'expriment par plusieurs voix(et voies).

Par leur gouvernement(dans sa sphère de compétence), par les partis politiques et leurs membres, par les médias, par l'opinion publique, par des manifestations, etc.

Sur le conflit israélo-libanais, des milliers de voix se sont faits entendre. Votre approche privilégie trop la voix gouvernementale, semblant oublier que ce n'est pas la seule, loin de là.

Bernard Courteau, 71 ans, Sherbrooke
Date: 2006-08-21 à 21:18

Comme le dit Michel Lebel dans son commentaire, les québécois ont de multiples voix pour s'exprimer mais la voix de l'état est primordiale parce qu'elle est décisive, parce que c'est la voie de la responsabilité.

Avoir toutes les autres voix ( manifestations, médias, partis politiques, opinion publique, etc ) sans la voix de l'état, c'est condamner les québécois à n'être que d'éternels chialeux irresponsables.

Depuis 40 ans la sensibilité internationale des québécois s'est beaucoup développée et ils ont aujourd'hui le goût de participer activement à la vie internationale dans le sens de leurs intérêts évidemment. La façon normale de satisfaire ce goût est de briser le carcan provincial et accéder au concert des nations.

Je suis donc tout à fait d'accord avec Louis Bernard.

, ans,
Date: 2006-08-22 à 14:18

Merci beaucoup, monsieur Bernard, de nous faire part de votre analyse de l'actualité québécoise, canadienne et internationale en démontrant concrètement les avantages que le Québec et son peuple en retireraient en devenant un pays souverain et indépendant du Canada. Merci également pour offrir cette tribune aux gens pour livrer leurs réactions. En effet, des événements déplorables comme la crise du Moyen-Orient, le non-respect du protocole de Kyoto, le mépris de Stephen Harper pour la Francophonie ("réception" de M. Abdou Diouf à l'aéroport de Toronto, "barreau de chaise" du Québec à l'UNESCO), son appui aveugle aux politiques militaristes de George W. Bush, son non-respect des promesses de règlement du déséquilibre fiscal et bien d'autres événements nous rappellent sans cesse que le Canada sous l'actuel gouvernement conservateur, comme celui sous l'ex-gouvernement mafieux du Parti Libéral, ne représente absolument pas l'opinion de la grande majorité des Québécois(e)s. Comment le Canada peut-il encore prétendre représenter les intérêts du Québec quand le parti représentant le gouvernement est minoritaire au Québec depuis 1993 et qu'il n'a toujours pas obtenu la signature du gouvernement québécois à la Constitution CANADIAN de 1982 ?

Comme vous l'avez si éloquemment expliqué dans votre analyse, le Québec est officiellement baîllonné du point de vue diplomatie internationale. Même si ponctuellement nous tiendrions des manifestations favorables au cessez-le-feu au Liban, en Palestine et en Israël, cela ne voudra rien dire aux yeux des chefs d'État de la planète, car seule la position officielle des pays fait foi de tout du point de vue international.

Je ne doute pas que la majorité des Québécois(e)s sont aujourd'hui favorables à l'indépendance du Québec. Le problème qui se pose n'est pas celui de l'exercice du pouvoir lorsque l'Assemblée nationale aura recouvré tous les pouvoirs actuellement exercés en notre nom (et, il faut bien le dire, le plus souvent contre notre volonté) par le gouvernement fédéral. Et encore moins de celui (l'exercice du pouvoir) que nous permet actuellement le Canada, la preuve de l'impuissance du gouvernement PROVINCIAL actuel pour régler les problèmes sous sa juridiction, peu importe l'appartenance politique, a été faite depuis plus de trente ans. Le vrai problème est le refus du gouvernement fédéral, depuis l'adoption, contre l'avis du Québec, de la grande majorité de ses député(e)s fédéraux et de tou(te)s ses député(e)s provinciaux, de la Loi C-20, de négocier les conditions de notre indépendance de façon réaliste et raisonnable pour le Québec.

Le nouveau chef du Parti Québécois, M. André Boisclair, n'a toujours pas pris acte que la Loi C-20, même si elle est contestée par le Québec (comme la Constitution de Pierre-Elliott Trudeau de 1982 d'ailleurs), constitue, aux yeux de la communauté internationale, le processus que le Canada s'est donné pour reconnaître la sécession d'une de ses provinces (le Québec, essentiellement). C'est le pourquoi du refus des pays de s'ingérer dans ce que les diplomates estiment être "une question de gestion interne canadienne".

Le Canada ayant pourtant signé la convention de l'ONU reconnaissant le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes a utilisé tous les moyens légaux que ses institutions "incestueuses" comme le Sénat et la Cour Suprême lui permettaient pour bloquer dans les faits toute possibilité d'indépendance par voie référendaire à majorité simple comme le permet normalement le droit international.

André Boisclair persiste toujours à vouloir tenir un référendum où il ne peut qu'espérer que le camp fédéraliste se comportera de façon "fair play" (c'est effectivement ce qu'il a candidement demandé lors de la course à la direction à laquelle vous-même avez participé !). Ce n'est pas tout : pour convaincre le Canada que le Québec est distinct et qu'il forme effectivement un "peuple" dans le sens du droit international, il s'en remet à la défense d'une nationalité "civique" (tou(te)s les citoyen(ne)s vivant sur le sol du Québec, peu importe leur langue ou leur loyauté, sont des Québécois(e)s). À ce compte-là, comment ne pas donner raison aux ténors fédéralistes lorsqu'ils (elles) observent que Terre-Neuve, l'Alberta ou même l'Île-du-Prince-Édouard pourraient également prétendre au statut de "peuple" ?

Enfin, si le Parti Québécois reconnaissait qu'un mandat de gouvernement provincial est illusoire et dépassé, il solliciterait un mandat de poser les gestes nécessaires pour réaliser l'indépendance du Québec, et ces gestes, qui ont peureusement été qualifiés de "gestes de souveraineté" dans le programme du PQ, sont effectivement des "gestes de rupture", car il n'y a pas d'autre manière de les appeler puisque le cul-de-sac constitutionnel et politique actuel commande qu'on sorte de la légalité "canadian" et que le Parti Québécois présente aux Québécois(e)s, dès la prochaine élection générale, une Constitution provisoire où seront exposées les valeurs et principes démocratiques de la société québécoise que nous voulons voir remplacer celle divisée, sclérosée et renfermée que nous voyons actuellement. Si André Boisclair n'a pas le courage politique nécessaire pour réaliser ceci, qu'il cède la place à un(e) autre chef(fe) plus convaincu(e) et cohérent(e).

Julien Bousquet, 24 ans, Montréal
Date: 2006-08-23 à 19:23

Il est triste de voir un adversaire intelligent comme André Pratte dire que le québec participe, via le Canada, aux décisions internationales. D'abord, même si le Canada fait partie de plusieurs groupe comme le G8 ou l'ALENA, ou qu'il a une place enviable sur le globe, force est de constater que cette puissante voix ne réflète pas les intérêts et les ambitions des Québécois. Lorsque le Bloc a sommé le gouvernement fédéral de s'en remettre à sa position traditionnelle au plan militaire, par exemple, André Pratte a été le premier à railler une telle initiative en nous rappelant que ce n'est pas de notre ressort.

La disparité entre les ambitions du ROC et le Québec sont tellement grandes que même les fédéralistes québécois n'arrivent pas à s'entendre avec le ROC: le Canada de Pratte passe pour une hérésie envers l'unité canadienne et un traitement de faveur. Il m'apparaît évident qu'André Pratte et les intérêts qu'il représente sont de bonne foi et qu'ils souhaitent le mieux dans le meilleur des mondes. Mais même s'ils reconnaissent l'impasse constitutionnelle et veulent offrir des alternatives, ils sont muselés par le le ROC. Malheureusement, pour eux aussi il ne leur reste que le statut quo. Dommage. Malheureux aussi pour les Québécois, car ce qu'il croient être un fédéralisme Canadien n'est finalement qu'une vision irréaliste de fédéralistes... sans voix.

Parlons de la voix québécoise. Le ROC n'a-t-il pas essayé maintes fois de la pervertir, la détourner et de la taire? Je veux dire, au point ou même André Pratte doit répliquer au National Post et à l'illuminée Barbara Kay? Combien de fois les fédéralistes québécois ont tempéré les propos du ROC, avec succès dois-je dire, alors que ces idéologues sont effectivement au pouvoir et prétendent être notre voix?

Il est temps que les fédéralistes comme André Pratte, et beaucoup d'autres, réalisent leur méprise. Une bonne partie des Québécois sont d'accord avec leur fédéralisme, mais on voit bien qu'il n'ont pas plus de voix que nous et que le peuple Québécois stagne dans ce conflit. Il est temps de voir la réalité, donnons-nous l'argument le plus puissant: une nation qui nous ressemble et qui nous représente, ce que le Canada n'arrive pas à faire. Il faudrait que les fédéralistes Québécois cessent de nous embobiner avec des discours illusoires et passent aux actes; sinon, rejoignez-nous pour une véritable auto-détermination.


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