La laïcité de l'État et croyances religieuses
21 mars 2010
Le récent débat sur le niqab a mis en lumière la confusion qui existe, au Québec, dans l’analyse de cette question : pour expliquer son point de vue, on a parlé de société pluraliste, de laïcité ouverte ou stricte, de neutralité publique, d’interculturalisme, etc. Tenons-nous en, pour essayer d’y voir clair, au débat entre les exigences de la laïcité de l’État et celles du respect des croyances religieuses.

La laïcité de l’État concerne les institutions publiques et leur fonctionnement. Elle se fonde sur la séparation entre l’Église et l’État et vise à ce que, d’une part, celui-ci soit pleinement autonome à l’égard des instances et des pratiques religieuses et que, d’autre part, la force publique ne favorise aucune religion. Historiquement, le Québec n’a jamais été un État complètement laïque même si, depuis la Révolution tranquille, il a évolué dans ce sens. Mais il y aurait encore plusieurs gestes à poser pour compléter cette évolution : il faudrait notamment remettre en question la reconnaissance du mariage religieux, l’acceptation du serment au lieu de la déclaration solennelle, le subventionnement des écoles religieuses, l’existence du droit paroissial et du pouvoir des évêques de constituer des sociétés civiles, sans parler de la présence du crucifix dans les tribunaux, les salles municipales et à l’Assemblée nationale. Par contre, la laïcité de l’État, en soi, a peu à voir avec le port du niqab ou de tout autre signe religieux par les citoyens québécois, si ce n’est dans l’exercice d’une fonction publique. On peut, en effet, considérer, bien que ce soit contestable, que la laïcité de l’État exige que ceux qui le représentent ne puissent s’identifier à une religion particulière. Il serait donc souhaitable, pour régler cette question, que la loi québécoise définisse clairement quels sont les représentants de l’État qui doivent s’abstenir de manifester leur appartenance religieuse par des signes extérieurs (juges? policiers? fonctionnaires faisant affaires avec le public? enseignants ? ou autres?). Mais pour le reste, le port du niqab par des citoyennes québécoises ne concerne en rien la laïcité de l’État québécois.

Venons-en maintenant au respect des croyances religieuses. Posons d’abord comme principe que ce n’est pas parce qu’une pratique est prescrite ou encouragée par une religion qu’elle doit nécessairement être acceptée par l’État. Au contraire, certaines de nos prescriptions légales et certaines de nos valeurs fondamentales l’emportent incontestablement sur toute croyance ou pratique religieuse. On pense, par exemple, à la polygamie qui est défendue par notre Code criminel. On pense également à l’excision ou à la fibulation qui sont également contraires à nos lois. On pense aussi à la non-reconnaissance des tribunaux religieux en matière de relations familiales ou sociales. Toutes matières qui sont encouragées, voire même prescrites, par certaines religions, mais qui ne sont pas acceptées chez nous. Par contre, même si elle est également une mutilation imposée qui devrait normalement soulever de sérieuses interrogations, la circoncision de jeunes enfants mâles est permise.

Qu’en est-il donc du port du niqab ? S’il doit être défendu au Québec, ce n’est pas parce que le Québec serait un État laïque, mais parce que cette pratique contreviendrait à une de nos lois ou de nos valeurs fondamentales. Est-ce le cas ? Personnellement, je crois que oui parce que cette pratique est contraire à la recherche de l’égalité entre les hommes et les femmes qui est devenue, chez nous, un des accomplissements majeurs et des fondements de notre vie en société et qui est reconnue par nos Chartes. La femme québécoise n’a pas toujours été l’égale de son pendant masculin : par exemple, elle n’a acquis le droit de vote qu’en 1940, le droit de pratique juridique qu’en 1941, la pleine capacité civile qu’en 1964, la capacité d’être jurée qu’en 1971, l’autorité parentale qu’en 1977, le droit à l’avortement qu’en 1988, et la parité salariale qu’en 1996. Cette égalité de droit, d’ailleurs, n’est pas encore devenue une égalité de fait dans plusieurs domaines, notamment dans la direction des grandes entreprises. Mais les Québécoises sont fières des progrès accomplis et personne ne voudrait revenir en arrière. C’est pourquoi toute manifestation publique d’une pratique comme le port du niqab qui est clairement discriminatoire à l’égard de l’égalité de la femme devrait être proscrite, non seulement à l’école mais également dans tout lieu public. Nous avons le droit, comme Québécois, de dire à tous que nous ne tolérons aucune manifestation publique d’un asservissement ou rabaissement de la femme, quels qu’en soient les motifs, religieux ou autres. Le Québec devrait d’ailleurs inscrire une telle prohibition dans sa loi dès qu’il aura pu récupérer sa juridiction sur le droit criminel.

Ces considérations valent-elles pour le port du hijab, ou voile islamique ? Tout dépend du jugement que l’on porte sur le degré d’asservissement de la femme que cette pratique implique. On peut soutenir que, au Québec, le port du hijab par une femme adulte a de bonnes chances d’être volontaire et de ne pas être un signe d’asservissement. Il peut, cependant, en être autrement des toutes jeunes filles auxquelles les parents pourraient ne pas laisser d’autres choix. C’est pourquoi on peut justifier la défense de porter le voile aux écolières du primaire et du secondaire. Cela, dans le but de leur permettre, ensuite, de prendre par elles-mêmes la décision de porter ou non le hijab.

Pour le reste, il me semble que les Québécoises et Québécois devraient être libres de porter publiquement, s’ils le souhaitent, tout habit religieux ou tout appareil vestimentaire ou signe extérieur manifestant leurs convictions religieuses.

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Bernard Desgagné, 49 ans, Gatineau
Date: 2010-03-21 à 17:09

Vous faites oeuvre utile dans cet article, Monsieur Bernard, puisque vous vous attachez une fois de plus aux faits et que vous êtes rigoureux dans votre analyse. Les blogueurs à la petite semaine grassement payés par le système médiatique fédéral pour pondre des niaiseries devraient sans doute s'inspirer de votre réserve et de votre sagesse et parler quand ils ont vraiment quelque chose d'intelligent à dire.

De plus, vous avez le courage de proposer des solutions concrètes et de dire qu'il y aurait lieu de poursuivre la laïcisation de l'État. Décrocher le crucifix de l'Assemblée nationale ne signifie pas qu'on veut enlever la croix du mont Royal ou éradiquer tout le patrimoine religieux du Québec.

Par ailleurs, tout en rappelant que le port du niqab ou de la bourka est un phénomène très marginal au Québec, qui ne mérite certainement pas toute l'attention médiatique qu'il reçoit, j'ajouterais à votre propos bien étayé que cette habitude vestimentaire pose non seulement la question de l'égalité hommes-femmes, mais également celle des relations sociales en général. Le port du niqab est contraire au code social le plus fondamental de notre culture. Qu'une personne refuse de me regarder ou que je la regarde quand je lui parle est tout simplement insultant, peu importe que ce soit une femme ou un homme. En fait, selon une certaine interprétation assez marginale du Coran, les femmes qui portent le niqab n'ont même pas le droit d'adresser la parole aux hommes. On n'a pas besoin d'être féministe pour trouver un tel comportement incompatible avec la vie dans notre société.

Autrement dit, je suis d'accord avec vous pour dire que le port du hidjab est acceptable, dans la mesure où il s'agit d'une femme d'âge adulte qui fait librement ce choix et qui ne porte pas le hidjab dans l'exercice de ses fonctions, si elle représente l'État. Toutefois, lorsqu'il s'agit du niqab et d'autres exigences semblables, il y a lieu d'invoquer non pas l'égalité entre les hommes et les femmes, mais le simple respect entre êtres humains.

Quoi qu'il en soit, réglons ces problèmes un peu comme vous le suggérez et sortons de la crise d'hystérie.

Bertrand Lemire, 44 ans, Montréal
Date: 2010-03-21 à 19:47

Bon texte, plein de sérénité. Séparer les problématiques du niqab et de la laïcité, d’accord. L’interdiction du niqab pour cause de «manifestation publique d’un asservissement ou rabaissement de la femme», d’accord. «Non seulement à l’école mais également dans tout lieu public», d’accord. Mais : «Le Québec devrait d’ailleurs inscrire une telle prohibition dans sa loi dès qu’il aura pu récupérer sa juridiction sur le droit criminel», pas d’accord. C’est, si on est réaliste, attendre trop longtemps et il faut mettre en place dès maintenant les balises. Elles peuvent être ailleurs que dans le code criminel.

Je faisais remarquer que la Chartre de la langue française avait défini la notion d’espace publique : l’école, l’Administration, la justice, le commerce et le travail. Il me semble que le visage découvert est un choix de société plus unanime encore que le français. Et le Québec a déjà juridiction pour légiférer.

On peut considérer le niqab comme une entorse à l’égalité des sexes, mais on se butera toujours sur la Charte et sur des femmes prétendant le contraire, et qui prétendent que c’est l’interdiction du voile qui les brime plutôt que le voile lui-même. L’idée est justement de ne pas entrer dans la tête de quiconque, ses croyances lui appartiennent. Mais le nom et le visage sont ce qui identifie une personne dans l’espace public.

Ainsi on pourrait permettre au commerçant de refuser de faire affaires avec des gens (homme ou femme) au visage masqué, on pourrait déclarer qu’il n’est pas discriminatoire à un employeur d’exiger de son employé (homme ou femme) qu’il travaille à visage découvert, etc.

Il ne s’agit pas de refuser une croyance religieuse mais d’affirmer une valeur fondamentale du Québec (et occidentale).

Danielle Del Burgo, 63 ans, Longueil
Date: 2010-03-23 à 10:47

Bonjour,
Votre analyse de la situation est très bien faite, sauf que vous avez oublié un point qui me semble important. Le point de la personne qui porterait le niqab et qui se présente à la banque, à une caisse de magasin. Pour des raisons de sécurité ne faut-il pas se présenter à visage découvert puisque nous sommes sous l'œil d'une caméra???
Donc, la question que je me pose est la suivante, que se passe-t-il dans ces cas là?
Merci et bonne journée.

Susan Kiepprien, 57 ans, Valleyfield
Date: 2010-03-24 à 11:35

PAS DE HIDJABS DANS LES CÉGEPS

M. Bernard,

Je suis d’accord avec vos propos mais pour le hidjab, vous n’allez pas assez loin. Il faut l’interdire dans les cégeps aussi.

J’ai été la conjointe d’un musulman pendant 16 ans. Il est contre le hidjab dans les institutions scolaires et toute sa famille aussi.

L’histoire de ma ex-nièce Mehdia:

Sa famille est arrivée au Québec en 1997 de l’Algérie. Les parents fuyaient l’obligation du système religieux pour eux et leurs deux filles.
Média était une jeune fille heureuse ici.

Beaucoup d’amies québécoises.

Tout a changé lors de sa dernière année de Cégep. Un matin, elle se lève et met un hidjab. Ses parents sont horrifiés. Ils ne peuvent plus lui parler tellement sa haine pour notre société est virulente. Des propos anodins, rien de plus pour communiquer avec Mehdia.

J’ai parlé avec Mehdia en 2006 au téléphone pendant dix minutes. Impossible d’avoir une conversation avec elle. Elle explose de rage envers les québécois. Nous sommes toutes des impures!

Mehdia fut visée au cégep par les musulmanes voilées qui lui ont offert un hidjab en cadeau.
C’est un modus operandi populaire en Europe pour rendre l’Islam visible en nombres.

On a perdu Mehdia mais combien d’autres aussi parce que le hidjab est permis dans les cégeps?

Susan Kiepprien
Valleyfield, Qc


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